Mission de la CEDEAO au Mali
Mission de la CEDEAO au Mali

La crise sociopolitique née de l’occupation jihadiste du Nord du pays et dont les conséquences continuent d’agiter le Mali à ce jour constitue un grand échec pour la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Au-delà du cas du Mali, cet échec est plutôt révélateur de la nécessité de profondes réformes au sein de l’institution sous régionale. Pour se mettre en phase avec la CEDEAO des Peuples et non celle des chefs d’Etat et autres gouvernants.

Il ne fait l’ombre d’aucun doute que ce sont les Occidentaux qui ont déclenché l’effondrement du Mali comme un château de cartes avec leur intervention contre le régime dictatorial du Colonel Mouammar Khadafi en Libye. Et le pire est que cette intervention conduite par la France sous Nicolas Sarkozy avec le soutien d’autres puissances s’est faite sans l’accord des chefs d’Etats africains et de l’Union africaine (UA). Preuve, s’il en est, du mépris des grandes puissances à l’égard des pays d’Afrique. Nicolas Sarkozy ayant réglé ses comptes au mégalomane et fantasque guide libyen, tant pis pour les Africains.

L’éclatement de la Libye a fait ainsi refluer de nombreux touaregs avec armes et bagages dans le Nord du Mali et ouvert le terrain du Sahel aux nombreux jihadistes qui faisaient déjà commerce de prise d’otages occidentaux qu’ils enlevaient pour ensuite monnayer leur libération à coup de milliers d’euros. Un juteux commerce qui leur a permis de s’enrichir et de mieux s’armer, tout cela ajouté à bien d’autres trafics comme celui de la drogue ou des êtres humains dans l’ensemble du Sahel.

Un malheur n’arrive jamais seul

La situation d’instabilité au Nord du Mali a conduit à l’un des coups d’Etat les plus bêtes de l’Afrique. Le coup d’Etat du 22 mars du Capitaine Amadou Sanogo contre le président Amadou Toumani Touré a mis la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) devant le fait accompli d’une crise majeure. Né de la rébellion touarègue du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), il a créé une confusion sans précédent au Mali. En conséquence, des groupes touaregs tels qu’Ansar Dine d’Iyag Ag Ghaly à tendance intégriste ainsi que le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) – groupe dissident d’Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) – en ont profité pour envahir tout le Nord, occuper Tombouctou et même envisager de faire tomber le gouvernement de Bamako.

En chassant le Général Amadou Toumani Touré du pouvoir, les putschistes n’ont fait qu’affaiblir davantage l’armée malienne et entamé sérieusement l’unité et la cohésion du pays. Face à cette situation, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’est trouvé dans l’incapacité d’assurer la sécurité de l’un de ses pays membres dont l’intégrité territoriale se trouvait sous la menace de groupes armés jihadistes. N’eût été l’intervention in extremis des troupes de l’armée française sous le Président François Hollande, ils auraient certainement occupé tout le pays. Et ce pendant que les dirigeant de la CEDEAO toujours divisés entre francophones et anglophones tergiversaient quant à l’engagement qui devaient être le leur.

Huit ans après la déstabilisation du Mali par la force coalisée des Jihadistes et des séparatistes touaregs, le pays est encore loin de retrouver son état d’avant à tout le moins. Passé la transition de l’après-coup d’Etat avec le Président de la République par intérim Dioucounda Traoré et l’avènement au pouvoir du président Ibrahim Boubakar Keita dit IBK, la situation sécuritaire ne s’est pas améliorée outre mesure. En dépit de la présence d’une force internationale de l’ONU et des troupes françaises de l’Opération Serval qui a été muée en Opération Barkhane. A la suite d’âpres négociations en Algérie, le fameux Accord d’Alger signé le 15 mai et 20 juin 2015 à Bamako et censé ramener la paix au Mali entre les mouvements touaregs et les autorités centrales de Bamako n’a jamais connu une application effective pour donner les résultats escomptés. Les différents griefs ainsi que la mauvaise volonté des uns et des autres ont fini par le reléguer au second plan.

La gestion chaotique du pays par le chef d’Etat malien IBK n’a pas cessé d’inquiéter la communauté internationale qui s’est beaucoup investi dans la crise malienne. Tant et si bien que les maliens eux-mêmes ont commencé à désapprouver et critiquer vertement le régime et son incapacité à sortir le pays à la fois du marasme économique et du terrorisme qui a gagné des régions jusque-là épargnées. La réélection contestée d’IBK à l’élection présidentielle de 2018 suivie des dernières élections législatives de 2020 n’ont fait qu’aggraver le climat sociopolitique délétère qui y régnait déjà.

La nouvelle crise de trop

Les Maliens ne savent décidément plus à quel saint se vouer actuellement. Au sens propre comme au figuré, et c’est le moins que l’on puisse dire dans la tragédie que vit leur pays depuis plusieurs années maintenant. L’enlèvement de Soumaïla Cissé, chef de file de l’opposition en pleine campagne électorale pour les élections législatives est révélateur de cette situation.

Le déroulement des législatives sur fond d’irrégularités et les falsifications des résultats sont venus alimenter les nombreuses frustrations légitimes des opposants et d’une grande partie de la population contre le pouvoir en place. Dans un communiqué  publié le 16 juillet, avant la rencontre avec la délégation de la CEDEAO le collectif de députés spoliés issus dans les circonscriptions  électorales  suivantes :  Bafoulabé,  Bougouni, des Commune I ,V, et VI, Kati, Nara, Sikasso, Ségou, Macina, Mopti, Djénné, Tenenkou,  Koro,  Youwarou,   Douentza, Tombouctou, Gourma Rarhouss, Diré  et Yélimané, victime de l’arrêt de la Cour Constitutionnelle a déclaré : «  Nous demandons  la dissolution de l’Assemblée nationale ou la prise en compte des plaintes et des requêtes par l’administration et par  la Cour Constitutionnelle ».

La récente crise qui a valu l’envoie d’une médiation de la CEDEAO conduite par l’ancien président Goodluck Jonathan n’a vraiment pas eu de chance de succès. Pas plus que celle qui a été suivie par la présence à Bamako de cinq chefs d’Etats de l’organisation sous régionale. Le Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP) mené par le très populaire Imam Dicko a donc exigé le départ du pouvoir du président Ibrahim Boubacar Kéita. Et la répression des manifestations qui ont fait plusieurs morts et blessés à Bamako suivie des tentatives de médiation de cinq chefs d’Etat à Bamako, à savoir Macky Sall, Alassanne Ouattara, Muhammadu Buhari, Nana Akufo-Addo et Mahamadou Issoufou n’ont pas fait évolué son discours : « Nous sommes un peuple debout. Nous ne sommes pas un peuple soumis ou résigné… Je préfère mourir martyr que de mourir traître. Les jeunes gens qui ont perdu leur vie ne l’ont pas perdu pour rien. Et si ce qu’on nous a dit, c’est pour ça qu’on nous a réunis, je crois que rien n’a été fait pour le moment ».

Lors du sommet extraordinaire par visioconférence organisé par les chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO le 27 juillet dernier, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a révélé ce qu’il considère comme le plan secret du très populaire Imam Dicko à travers les manifestations qu’il a organisées. A savoir provoqué au moyen de la pression populaire une transition à laquelle il se mettra et qui qui devrait ouvrir la voie à un État islamique. « C’est là, la rançon de guerre de l’imam Dicko, un crime impardonnable », a-t-il martelé à l’attention de ses pairs et homologues de la CEDEAO.

Quelle qu’en soit l’issue de cette crise sociopolitique, le président IBK n’est pas exempt de reproche dans la tournure que les événements ont pris. Et s’il n’y avait pas eu les nombreuses irrégularités constatées dans le processus électoral des législatives l’Imam Dicko n’aurait trouvé aucun prétexte pour tenter un coup de poker. Quant à la CEDEAO, depuis l’invasion du Nord du Mali par des islamistes et des mouvements séparatistes touaregs, elle a montré toutes les faiblesses de son organisation. Ce n’est pas seulement avec les récents événements au centre desquels se trouve l’Imam Dicko que la crédibilité de l’institution sous régionale a été mise à mal, mais du jour où il a fallu attendre l’intervention de la France pour sauver le Mali de l’emprise islamiste. Qui pis est, avec l’appui déterminant des troupes militaires tchadiennes en lieu et place de celles de la CEDEAO. Le président Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire  a bel et bien raison de dire : « La crédibilité de la CEDEAO est en jeu dans cette crise », mais bien plus que cela, ce sont les fondements de la CEDEAO qu’il va falloir repenser, si l’on veut éviter de tels soulèvement à l’avenir et que les peuples d’Afrique de l’Ouest n’aient toujours le sentiment qu’elle n’existe pour sauver des chefs d’Etat dans des situations à l’image de celle dans laquelle s’est retrouvée le président Ibrahim Boubacar Keïta. Comme un syndicat des chefs d’Etat qui veille à la survie de ses syndiqués et non une organisation sous régionale à charge de se préoccuper du bien-être des populations de ses pays membres. La leçon à retenir est que s’il n’y avait eu la pression de l’Imam Dicko et des mouvements politiques lésés, la CEDEAO n’aurait certainement bougé son petit doigt et laissé le régime d’IBK continuer à dérouler son tapis, sans crier gare.

Aboubakar Diallo

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