Avec la présidentielle du 31 octobre 2020, la Côte d’Ivoire connaîtra l’un des tournants les plus dangereux de son histoire sociopolitique. Si l’avènement du président Alassane Ouattara au pouvoir en 2010 suite à la chute de l’ex-président Laurent Gbagbo a donné l’impression d’un certain apaisement, le pays est aujourd’hui plus divisé que jamais à la veille d’un scrutin présidentiel qui comporte tous les ingrédients pour augurer d’une nouvelle crise postélectorale grave.

Le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) a subi plusieurs coups durs à la veille de la présidentielle du 31 octobre 2020. A trois mois seulement de cette échéance électorale, c’est l’ancien Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, candidat désigné du parti présidentiel qui est décédé brutalement ses suites d’une crise cardiaque. Et comme si cela ne suffisait pas, Daniel Kablan Duncan, vice-président de la Côte d’Ivoire en désaccord avec le Président Alassane Ouattara depuis fort longtemps a dû démissionner de son poste. Il était en effet soupçonné de soutenir Marcel Amon Tanoh, l’ancien ministre des Affaires étrangères qui a décidé de se présenter à cette élection.

Candidat naturel du RHDP à l’élection présidentielle, le vice-président Daniel Kablan Duncan n’avait en effet pas apprécié la désignation de feu le Premier ministre pour porter les couleurs de la mouvance présidentielle. Surtout quand on sait qu’il avait rejoint le RHDP et épousé sa cause contre le PDCI de l’ancien président Henri Konan Bédié, son parti d’origine auquel il avait dû tourner le dos en faveur du camp présidentiel.

Outre Daniel Kablan Duncan, l’ancien président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire Guillaume Soro sans lequel Alassane Ouattara n’aurait certainement jamais conquis le pouvoir. L’ancien chef rebelle devenu Premier ministre, président de l’Assemblée nationale se croyait aussi le candidat naturel à la succession avant d’être mis sans ménagement à l’écart et de déchanter. Accusé par le régime en place et menacé d’un mandat d’arrêt international, il s’est depuis réfugié en France. Même le ministre Albert Mabri Toikeuse ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et par ailleurs Président de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) a, lui aussi, démissionné en mai 2020. Et il se prépare à affronter le candidat du RHDP à l’élection présidentielle.

Le non-respect des engagements

L’ancien président Henri Konan Bédié a été le premier à claquer la porte du RHDP et à se positionner comme un adversaire et prétendant à la magistrature suprême en invoquant Le non-respect des engagements du président Alassane Ouattara. En effet la fusion notamment des grands partis que sont le Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara et du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) s’était formé sur la base que le prochain candidat à la présidentielle du 31 octobre 2020 serait issu des rangs du PDCI. Mais chemin faisant, le chef de l’Etat n’a plus voulu en entendre parler. Et d’évoquer la nécessité de passer la main à une nouvelle génération à la fin de ses deux mandats consécutifs. Non seulement la Constitution a été révisée pour lui permettre un troisième mandat en cas de volonté, mais l’éviction de très proches comme Guillaume Soro ou encore Daniel Kablan Duncan ont définitivement ruiné tout le crédit que l’on pouvait accorder à ces propos.

La poursuite du duel Ouattara-Bédié

Lors des concertations ayant conduit au fameux mais très controversé Appel de Daoukro qui avait scellé le soutien du PDCI à la candidature d’Alassane Ouattara, l’ancien Président Henri Konan Bédié s’était attiré les foudres d’un certain nombre de cadres de son parti. En effet, en 2015, quand le président Henri Konan Bédié avait forcé la main aux militants du PDCI en vue de soutenir la candidature d’Alassane Ouattara à sa réélection, Kouadio Konan Bertin dit KKB était tout comme Henri Konan Banny parmi ceux qui étaient contre cette décision au sein du parti. Mais le Sphinx de Daoukro était resté ferme sur son engagement aux côtés d’Alassane Ouattara, en invoquant le fait que le prochain candidat serait du PDCI conformément à l’accord. Beaucoup n’avaient d’ailleurs pas manqué de le railler en s’imaginant que cette promesse ne tiendrait pas le temps de la réélection du Président ivoirien. On ne saurait donc, toutes proportions gardées, reprocher à Henri Konan Bédié sa détermination à aller à la reconquête du pouvoir pour le PDCI comme il l’avait promis.

Pour tenter de l’en dissuader, le chef de l’Etat ivoirien avait brandi l’éventualité de se présenter pour un troisième mandat. Puis il s’est rétracté face à diverses pressions internes et externes avant d’adouber feu le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly en lieu et place. Un choix qui n’a pas manqué de faire de nombreux mécontents et d’entraîner d’autres dissensions et des départs du RHDP.

Beaucoup ont pour habitude aujourd’hui critiquer l’âge d’Henri Konan Bédié, lequel à 79 ans se présente encore à une élection présidentielle. Mais s’il le fait, il a conscience qu’il lui faut affronter la machine du pouvoir plutôt que de prendre le risque de laisser un plus jeune que lui s’y frotter. Car l’enjeu, c’est le retour du pouvoir au PDCI. Quant au président Alassane Ouattara, la mort subite de son Premier ministre et candidat désigné lui a offert l’occasion de lancer dans un baroud d’honneur contre Henri Konan Bédié qu’il n’avait pas totalement écarté. Même si les circonstances voulaient qu’il joue sur la deuxième ligne. Sauf par extraordinaire, le baroud d’honneur des deux derniers éléphants nommés Ouattara et Bédié aura bel et bien lieu.

Aucun risque n’est à écarter

La guerre de tranchées a déjà commencé au niveau de la Commission électorale indépendante (CEI). Les lourds soupçons qui pèsent sur le travail de cet outil électoral précieux sur la transparence du scrutin n’est point à négliger. A s’y méprendre, elle peut être très rapidement crisogène et source d’une situation qui pourrait faire basculer la Côte d’Ivoire à nouveau dans une crise postélectorale.

Le ministre de la Défense Hamed Bakayoko, très proche du Président Alassane Ouattara et rival de Guillaume Soro a déclaré le 25 juillet à Abidjan aux militants du RHDP: « Nous, population du Woroba, demandons avec insistance au président Alassane Ouattara d’accepter de se porter candidat à l’élection présidentielle d’octobre 2020 ». Et le reste n’aura été que pour laisser peu de place encore au suspens.

En dix ans de pouvoir, le chef de l’Etat ivoirien a certainement déçu plus d’un dans son entourage qui ne sont pas prêts de faire une nouvelle expérience à ses côtés. Réussir à se mettre à dos les partisans de Bédié, de Guillaume Soro, de Daniel Kablan Duncan, de Laurent Gbagbo et bien d’autres n’offre pas au pouvoir en place une très grande marge de manœuvre dans la perspective d’une victoire au second tour à plus forte raison d’une contestation électorale. C’est donc dire que la présidentielle à venir est tout aussi risqué que celle de 2010 qui l’a porté au pouvoir pour la première fois. Au prétexte du président Alassane Ouattara qui se refusait à voir la candidature de Henri Konan Bédié, âgé de 86 ans, qu’il faut passer la main à la nouvelle génération cependant qu’il a empêché Guillaume Soro d’être pleinement candidat, le Sphinx de Daoukro a répondu aux critiques en déclarant : « Si nous nous présentons, c’est pour les nouvelles générations, les jeunes, les garçons, les filles, pour esquisser avec eux, un avenir meilleur ». Qui peut donc en vouloir à Henri Konan Bédié dans ses conditions de ne pas accepter de se laisser rouler dans la farine par ses anciens compagnons du RHDP et de se laisser railler par les jeunes de son parti qui l’avaient mis en garde contre cette fourberie.

A la réunion du RHDP qui s’est tenue le 29 juillet à Abidjan en vue de désigner le président Alassane Ouattara comme candidat à sa succession pour un troisième mandat, ce dernier a demandé un temps de réflexion en plus. Pour faire durer encore le suspense un peu. Car nul ne se doutait qu’il refuserait cette invitation de son parti. Du reste, les femmes du RHDP, par la voix de son porte-parole Kouassi Marie Virginie, lui  ont offert à cette occasion la somme de 70 millions de francs CFA équivalant à la caution de candidature en guise de contribution à sa campagne. Dans son message à la Nation délivré le 6 août, la veille du soixantième anniversaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, il a enfin lâché ce dont tous les observateurs avertis se doutaient : « Face à ce cas de force majeure et par devoir citoyen, j’ai décidé de répondre favorablement à l’appel de mes concitoyens me demandant d’être candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre 2020. Je suis donc candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre 2020 ». C’est par ces mots qu’il a répondu favorablement à l’appel des militants de son parti à être candidat.

Il y a maintenant tout lieu de souhaiter que l’organisation de la présidentielle qui aura lieu en novembre prochain obéisse au standard international de transparence requise. Autrement, les crispations constatées pourraient encore produire des étincelles qui risqueraient alors fort bien d’allumer le feu dans un pays qui en a bien souffert. La Côte d’Ivoire sort à peine de longues années d’affrontements et n’en a vraiment plus besoin. La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union africaine (UA) ainsi que l’ONU et la communauté internationale ont le devoir de l’accompagner à bien négocier son prochain tournant électoral. Au risque de se retrouver avec une nouvelle crise sociopolitique beaucoup plus grave et aux conséquences incalculables à gérer.

Sosthène Nguessan

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