Paul Biya President du Cameroun
Paul Biya President du Cameroun

Tout conflit se termine toujours autour de la table de négociations. Mais mieux vaut toujours tôt que tard. Après avoir longtemps tergiversé, le gouvernement de Paul Biya semble avoir entamé des négociations secrètes avec les Anglophones, et même s’il continue de le nier en jouant sur les mots que sur les actions en cours.

La discrétion n’a rien à voir avec les réseaux sociaux. C’est à travers ces outils de communication que les informations au sujet des contacts et discussions entre le gouvernement et les leaders de la zone anglophone du pays ont fuité. A en croire l’un d’eux, Julius Ayuk Tabe, il a rencontré le 2 juillet 2020, avec huit autres séparatistes détenus à la prison centrale de Yaoundé, une délégation du gouvernement camerounais afin de discuter d’un cessez-le-feu dans l’Ouest du Cameroun. Après avoir nié l’existence d’une telle démarche, le régime de Paul Biya a fini par reconnaître à travers un communiqué que la rencontre a eu lieu. Tout en réaffirmant « sa disponibilité à rechercher des solutions pacifiques » dans la zone anglophone du pays, il a déclaré qu’il reste « ouvert aux différents contacts, initiatives et propositions allant dans ce sens ».

Le régime de Yaoundé a évoqué une information « non conforme à la réalité » pour ce qui concerne les échanges qu’il a eus avec les leaders séparatistes de l’Ambazonie. Mais le choix de prendre directement langue avec le groupe de M. Ayuk Tabe n’est ni anodin ni un hasard. Il s’agit du noyau le plus dur de cette contestation qui a toujours refusé toute discussion avec le pouvoir camerounais. Membres du « gouvernement intérimaire de l’Ambazonie », l’Etat indépendant qu’ils appellent de tous leurs vœux en zone anglophone, il va sans dire que s’accorder avec eux serait déjà faire le plus difficile.

Le Cameroun est en proie à une crise sociopolitique latente mais qui dure depuis le début des processus de démocratisation de la fin des années 1980 en Afrique francophone. Le président Paul Biya qui avait catégoriquement rejeté l’idée de la Conférence nationale souveraine inspirée du Bénin, ne s’en était d’ailleurs jamais soucié outre mesure. Et la récente apparition du terrorisme avec la secte Boko Haram au Cameroun n’a en rien arrangé la situation du pays. La situation sociopolitique nationale est allée de mal en pis. La question anglophone plutôt récurrente n’a fait que resurgir une énième fois en posant la question de l’appartenance des régions anglophones à l’Etat camerounais autant que de de leur prise en compte dansles politiques publiques. Des revendications qui ne sont certes, du reste, pas nouvelles mais préoccupantes dans un climat plus tendu que par le passé. Certains allant jusqu’à prôner la séparation pure et simple entre la partie anglophone et la partie francophone du pays.

Après avoir refusé dans un premier temps toute négociation avec les Anglophones, du moins les séparatistes, le président Paul Biya a finalement été contraint de s’y résoudre. Pour tenter d’apaiser le climat sociopolitique devenu de plus en plus bouillonnant. A l’issue d’une élection présidentielle qu’il a remportée dans des conditions qui laissent à désirer et qui ont provoqué beaucoup de vagues et de contestations. A tel enseigne que son challenger en la personne de l’opposant Maurice Kamto a été arrêté et jeté en prison manu militari. Compte tenu de tous ces facteurs, susceptibles de créer de nouvelles tensions aux conséquences imprévisibles, le chef de l’Etat camerounais a fini par convoquer un dialogue national à l’occasion d’une adresse radiotélévisée le 10 septembre 2019.

Dialogue national : un rendez-vous manqué avec l’Histoire

Annoncé à grands renforts médiatiques, le dialogue national s’est révélé à la fin une occasion qui a laissé beaucoup de participants sur leur faim. En dépit des mesures de décrispation prises par le régime du président Paul Biya afin de pallier, un tant soit peu, les multiples insuffisances de cette rencontre. Mais beaucoup de Camerounais aussi bien que d’observateurs étrangers attendent de voir quelle en sera la suite avant de juger sur pièce, une bonne fois pour toutes.

Comme annoncé, le dialogue national qui était censé faire se parler et se réconcilier toutes les filles et fils du Cameroun a eu lieu du 30 septembre au 4 octobre 2019. Cette grand-messe que le Palais des Congrès de Yaoundé a abrité aura rassemblé non seulement les partisans du régime du président Paul Biya, mais aussi un certain nombre de ses opposants politiques ainsi que des membres de la société civile, notamment des religieux. Mais d’entrée de jeu, les acteurs politiques ont été nombreux à déserter le forum. Pour protester contre ce que certains ont qualifié de « monologue hypocrite ». Tant le mode de représentation de même que les points de discussion inscrits à l’ordre du jour n’étaient en rien consensuels. Ce qui a donné l’impression à plus d’un, à travers la nomination unilatérale des membres des commissions, qu’ils n’étaient là que pour participer à un dialogue où tout était écrit d’avance.

Premier à claquer ainsi la porte, le leader de l’opposition Akere Muna. Au motif que des points essentiels tels que la libération des prisonniers politiques, la révision de la forme de l’État, n’étaient pas au menu des discussions prévues par le Premier ministre Joseph Dion Ngute. Alice Sadio, présidente de l’Alliance des forces progressistes, quant à elle, n’a pas hésité à traité ce dialogue de « monologue hypocrite ». Et de préciser : « Nous souhaitons que l’opinion nationale et internationale voit en notre acte une œuvre de patriotisme. Nous avons voulu par notre départ lancer l’alerte pour que le gouvernement comprenne que nous avons très bien saisi son jeu et que nous ne comptons pas tromper l’intérêt général et le peuple camerounais en jouant cette comédie ». Il faut ajouter aussi le départ de Célestin Bedzigui, le président du Parti pour l’alliance libérale (PAL), qui a exprimé son pessimisme quant à la résolution de la crise anglophone avec les méthodes utilisées par le régime du président Paul Biya. Aussi, a-t-il résumé le fond de sa pensée en déclarant : « Nous sommes dans un contexte où le nombre de personnes ayant accès à la parole a été limité par le Premier ministre. Nous sommes quatre cent participants et il n’en a choisi que dix pour prendre la parole. Ensuite les thèmes de débats ont été unilatéralement choisis par lui, la plupart n’ayant aucune pertinence. Excusez mon pessimisme mais j’ai quelques peines à penser que l’issue de ces travaux ramènera la paix dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ». Par cette déclaration qui en dit long sur sa déception, il a choisi de prendre ses distances avec le dialogue national.

Les inquiétudes des uns et des autres n’étaient pas infondées ou de simples fantasmes d’opposants en mal de lumière, à en croire l’avis de certains qui sont restés pour prendre part aux travaux. Concernant la conduite des débats à l’occasion de ce dialogue national, Cabral Libii, le président du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), lui aussi, n’a pas manqué d’étaler ses craintes : « On n’a pas du tout le sentiment qu’on a été écouté. Je fais partie de la commission de réinsertion qui s’occupe des déplacés et des réfugiés. J’ai cru entendre mon nom, autant vous dire que je n’ai pas été consulté avant. Si on m’avait consulté avant, je ne suis pas sûr que c’est cette commission que j’aurais choisie ».

Pour le Premier ministre Joseph Dion Ngute, cheville-ouvrière des discussions du « grand dialogue » qu’il a conduit de bout en bout, il a été « un succès ». Mais cet avis est loin d’être partagé par la grande majorité des partiipants. Pour sa part, John Fru Ndi, l’un des leaders de l’opposition camerounaise et originaire de cette partie anglophone du Cameroun, le Social Democratic Front (SDF), a accompli sa part de responsabilité autant que faire se pouvait. En faisant valoir ses recommandations à travers les commissions dans lesquelles ses membres ont

eu à travailler. « Et si ces recommandations sont suivies d’effet, nous pourrons dire : « bien, nous avons fait quelque chose ». Mais c’était bien déjà de participer ». Son message à l’endroit des autorités camerounaises est sans équivoque. Comme pour dire qu’il appartient au régime de Paul Biya et à son gouvernement de prouver la sincérité de leurs intentions en faveur de la réconciliation nationale et de la stabilité sociopolitique qu’ils appellent de leurs voeux.

A en croire le Rapport final, les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun auront droit à un « Statut spécial ». Mais il insiste que cela se passera conformément à la Constitution camerounaise. Le Rapporteur général, Felix Mbayu, a par ailleurs souligné que : « la loi peut tenir compte des spécificités de certaines régions dans leur organisation et leur fonctionnement ». Il est donc à espérer que la décentralisation soit plus accélérée afin d’essayer sinon de résoudre définitivement la crise anglophone, du moins de la résorber et d’instaurer des négociations à plus ou moins brève échéance. Entre autres mesures d’accompagnement, il y a les recommandations touchant à reconstruire et développer les zones touchées par le conflit, l’indemnisation des victimes de la crise, la restructuration des systèmes éducatif et judiciaire en vue de refléter le caractère bilingue et multiculturel du Cameroun.

Le dialogue national qui s’est achevé le 4 octobre là où il avait débuté au Palais des Congrès de Yaoundé n’a pas encore régler la crise anglophone qui dure maintenant depuis trois ans. Pas plus que la crise politique née de la dernière présidentielle. Néanmoins, en guise de geste de bonne volonté, le président Paul Biya a aussitôt ordonné l’arrêt des poursuites judiciaires contre 333 détenus et des responsables de l’opposition, parmi lesquels Maurice Kamto, son challenger à la présidentielle de 2018 qui avait été jeté en prison sans ménagement au lendemain du scrutin présidentiel.

A défaut du fédéralisme réclamé à cor et à cri par la majorité des Anglophones, c’est plutôt à une décentralisation qu’ils auront droit. Tout au plus, les décisions présidentielles ayant ponctué la fin du dialogue national ne sont-elles quelques pas vers l’apaisement du climat sociopolitique délétère qui prévalait. Mais reste à voir l’application des recommandations sur le terrain. Et comme ils sont déjà nombreux à le dire à haute et intelligible voix, s’il n’y a pas une Commission de suivi pour veiller à la mise en place correcte des recommandations, le rendez-vous manqué ne fera que se transformer à une rencontre pour rien. Sinon une perte de temps et d’argent.

Après 30 Ans de pouvoir de Paul Biya et son refus à une quelconque ouverture politique profonde, on peut affirmer sans grand risque de se tromper que le « grand dialogue national » a été en vérité un rendez-vous manqué avec l’Histoire. Car, au fond, le vrai problème du Cameroun que le régime de Paul Biya a évité en balisant les discussions réside en la lassitude des Camerounaises et des Camerounais d’avec un système poussif d’avoir trop duré . Tout le monde a feint de ne point le comprendre pour occulter la grande problématique de ce régime. Et il n’est pas sûr que les maigres concessions à la décentralisation faite aux régions anglophones satisfassent les aspirations démocratiques profondes derrière lesquelles la crise anglophone n’apparaît, en définitive, que comme l’arbre qui cache la forêt. Si les aspirations à la démocratie et au changement du peuple ne sont apparemment pas du goût des faucons ou apparatchiks du système, les solutions en trompe l’oeil qu’on leur donne ne feront que retarder l’échéance de leur éclatement et préparer de nouvelles crises.

Par Franck N’Djock

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